• Jean-Christophe Anna

Effondrement : comment Game of Thrones est lamentablement passé à côté !

Mis à jour : 10 juil 2019



L'occasion était si belle... se reproduira-t-elle ?


Une absolue frustration, une violente déception, une ignoble trahison, telles sont les vives émotions que je ressens profondément depuis la fin surréaliste de l'épisode 3 de l'ultime saison de la saga Game of Thrones.


ATTENTION SPOILERS !



Un récit puissant, une belle métaphore et une audience mondiale. Tous les ingrédients étaient réunis !


Jusqu'à cette ultime saison qui vient de s'achever, j'y ai vraiment cru. Et si Game of Thrones était une formidable fable sur l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle.

À l'issue de l'avant dernière saison, tout était en place : l'armée de morts-vivants conduite par le chef des marcheurs blancs, le roi de la nuit, représentant l'effondrement imminent ; le Mur illustrant le protectionnisme, la montée du populisme, la peur de l’autre ; les sauvageons étant les migrants climatiques ; Cersei Lannister le déni et l'incapacité des dirigeants de notre monde à appréhender la dimension systémique de l'effondrement - phénomène en totale contradiction avec leur vision du monde - et Jon Snow le lanceur d’alerte, le collapsologue, le monde scientifique qui a compris avant tout le monde et qui s’évertue à convaincre ses semblables que la véritable menace est bien loin des urgences court-thermistes et anecdotiques de notre société.



Le 2 octobre 2018, j'ai d'ailleurs fait ce rapprochement dans une tribune.

Quelques jours plus tard, l'auteur de la saga lui-même, George R. R. Martin, confirmait mon intuition en déclarant dans le New York Times Style Magazine : « J'ai commencé à écrire cette saga en 1991, bien avant qu'on ne parle de changement climatique. Mais il y a bien un parallèle à faire. Les gens de Westeros se battent pour le pouvoir, le statut et la richesse, ignorant la menace du "Winter is coming", qui est pourtant susceptible de les détruire tous et de dévaster leur monde. Eh bien nous, c'est pareil. Pendant que l'on se déchire sur des questions de politique étrangère ou que l'on se préoccupe des prochaines élections, on n'accorde pas assez d'importance au changement climatique, qui devrait être notre priorité numéro 1. Car plus rien n'aura d'importance si nous sommes morts et que nos cités sont englouties par la montée des eaux…»


Dans le hors-série de Philosophie magazine consacré à la série, sorti à point nommé juste avant la diffusion de la dernière saison, Pablo Servigne évoque lui aussi ce parallèle : « Comme à Westeros, nous construisons des murs pour nous en protéger. […] Les grandes maisons du royaume s'entretuent pour le pouvoir, l'argent, etc. Mais elles ne voient pas venir les deux menaces : l'hiver et l'invasion des Marcheurs blancs. Seuls quelques-uns s'en rendent compte, comme Jon Snow qui, réaliste, s'efforce de prévenir tous les autres et de les pousser à coopérer pour survivre. […] Comme lui, il faudrait voir dans ces menaces une opportunité de se rassembler. »


Oui tous les ingrédients étaient donc réunis pour un dénouement audacieux et une prise de conscience mondiale du plus grand défi de l'histoire de l'Humanité.




L'irrésistible tentation du Happy End...


Certes, les scénaristes n'ont pas osé sacrer Daenerys Targaryen pour un Happy End si prévisible qu'il en eut été grossier, réservant aux dizaines de millions de télespectateurs·trices une ultime surprise. Mais ils ont réellement anéanti cette chance historique de faire passer un message impactant sur le péril que nous sommes en train de vivre.


En tant que vrai cinéphile et même apprenti cinéaste (3 courts-métrages à mon actif), je ne suis vraiment pas fan du Happy End imposé dont est si coutumier le cinéma américain. Non, une bonne histoire ne se termine pas obligatoirement par une fin heureuse en mode « Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d'enfants. »

De nombreux récits puisent leur puissance dans une fin malheureuse ou une issue négative. Comment imaginer une seule seconde le chef-d'oeuvre de Sean Penn "Into the wild" avec le héros qui s'en sortirait finalement ? "Eternal sunshine of the spotless mind" de Michel Gondry avec le couple Kate Winslet - Jim Carrey qui finirait par vivre le parfait amour ? Ou encore "L'Armée des 12 singes" de Terry Gilliam avec Bruce Willis qui parviendrait à éviter la dissémination du virus emportant la quasi intégralité de l'espèce humaine ?

Nombreux sont également ces films qui ajoutent le plan de trop, mièvre et dénué d'intérêt plutôt que de terminer sur une image choc. Ou qui rallongent le propos pour que le dénouement soit favorable au héros. "Minority Report" de Steven Spielberg aurait pu être un grand film s'il s'était achevé sur la scène dans laquelle Tom Cruise tue une personne, exactement comme dans la vision qu'il a, face à son tableau virtuel multi écrans, juste avant.

Nos amis d'Hollywood sont tellement friands des fins heureuses qu'ils ont eu le culot de faire remonter Jean-Marc Barr, alias Jacques Mayol, à la surface à la fin de la version US du Grand Bleu pour ne pas abandonner Rosanna Arquette à son chagrin inconsolable. Le laisser au fond de l'océan étant à leurs yeux bien trop cruel ou plutôt incompatible avec un succès auprès du public américain.

Tout·e fan du film culte "Blade Runner" de Ridley Scott sait bien que la différence entre Happy End fadasse et "Director's cut" brillantissime tient quelques fois à un tout petit

détail qui change tout (et sans voix off narrative). En l’occurrence, une licorne qui court dans un rêve de Rick Deckard, le héros interprété par Harisson Ford, …

Le "Director’s cut", c’est la fin imaginée par le Réalisateur, mais non validée par le producteur lors de la sortie initiale du film. Si vous avez déjà vu Blade Runner, je vous invite à vous assurer que vous aviez bien vu la bonne version, non pas celle de 1982, mais celle de 1992 (Director’s cut) ou celle de 2007 (Final Cut).



Bref, revenons à nos moutons ou plutôt à nos dragons et autres marcheurs blancs.

Comment les scénaristes ont-il bien pu faire une croix aussi subite sur leur mythique « Winter is coming » qu'ils ont couvé avec un amour sans bornes, entretenu avec une foi inouïe et porté avec un panache légendaire (celui de Jon) pendant 70 épisodes sur 7 saisons et demi ?

Que s'est-il donc passé dans la tête des deux créateurs de la série, David Benioff et D.B Weiss, pour qu'ils puissent mettre un terme aussi soudain et radical à la destinée de l'armée des morts ?

OK, tou·te·s les fans de la saga (ou presque) adorent le personnage d'Arya Stark, mais un seul petit coup de dague pour tuer le roi de la nuit et par la même occasion toute son armada de marcheurs blancs et de morts-vivants... Ce n'est pas sérieux !

67 épisodes pour que l'armée des morts franchissent le mur, 2 épisodes pour préparer l'affrontement final, et un seul et unique épisode*, même d'une heure quinze, pour la lutte finale des vivant·e·s contre les mort·e·s devant signer l'apogée de l'épopée... Ce n'est pas sérieux !

3 ridicules secondes pour mettre fin à une telle menace... Ce n'est pas sérieux !

Les marcheurs blancs qui disparaissent d'un claquement de doigt sans nous donner aucune explication sur qui ils sont vraiment... Ce n'est pas sérieux !

Toutes ces batailles, intrigues et manigances, cette profusion de violence, d'alliances et de trahisons, d'amour et de sexe, de feu et de glace, cette fantastique montée crescendo vers ce climax de la saga qui devait être aussi intense que dramatique... toute cette énergie, ce suspense qui n'en finit pas... tout ça pour ça ? Consacrer les 3 derniers épisodes à la banale conquête du trône de fer et à l'affrontement anecdotique entre Cersei et Daenerys comme si de rien n'était, comme si la menace venue de par delà le mur n'était qu'une petite péripétie de rien du tout... Ce n'est pas sérieux !



Quel cruel manque d'audace ! Quelle lamentable issue pour une telle saga ? Quel absolu irrespect pour le puissant message que souhaitait faire passer l'auteur de l'histoire !



Voici comment aurait dû s'achever Game of Thrones


La série de tous les records a donc finalement manqué cette extraordinaire opportunité d'une fin glaciale, aboutissement idéal du cri d'alarme répété à l'envie par Jon : « Winter is coming ».


Imaginons un peu la "claque" que la série aurait pu mettre aux millions de fans qui ont suivi pendant 8 ans les aventures aussi mythiques que mystiques de Thyrion, Jon, Daenerys, Cersei, Arya, Jaime, Sensa, Brienne, Bran, Sam et des marcheurs blancs dans plus de 170 pays.

Un dénouement bien plus sombre avec à la clé un message fort dressant clairement le parallèle entre la menace glaciale venue du "vrai" nord et l'urgence écologique de notre époque aurait permis une prise de conscience mondiale sur la gravité de notre situation et l'inéluctabilité de l'effondrement !

De la même manière que nous apprenons toujours d'avantage d'un échec que d'une victoire, la fin que je propose ci-dessous aurait pu (peut-être) réveiller ou du moins interpeller des millions d'humains.


Épisode 3

Le dénouement final de la bataille de Winterfell tourne à l'avantage du Roi de la nuit. Et pour ne pas anéantir trop les fans, seules quelques figures clés de la série (Tyrion, Jon et Daenerys, Arya, Jaime, Brienne) survivent miraculeusement tandis que Sam, Sensa, Tormund, Sandor Clegane et Ver Gris accompagnent Jorah Mormont dans l'au-delà.

Épisode 4

L'armée des morts poursuit sa marche en détruisant tout sur son passage et notamment Port Real avec la mort de Cersei tuée par le Roi de la nuit. Là encore, seuls quelques humains échappent à la mort.

Épisode 5

Les survivant·e·s de la bataille de Winterfell parviennent finalement à terrasser le Roi de la nuit (toujours Arya, qui d'autre ?), mais tout Westeros est en ruines avec un monde à reconstruire par les quelques dizaines (pas plus) de survivant·e·s.

Épisode 6 

Les survivant·e·s s'organisent pour continuer à vivre et posent les bases d'une nouvelle ère fondée sur l'entraide entre humains, dans laquelle toute quête du pouvoir absolu est jugée ridicule.


Rideau !




Fondu au noir avec ce message final :

Voici ce qui va arriver à l'espèce humaine dans les prochaines décennies.

Les marcheurs blancs représentent l'effondrement de notre civilisation que nous ne voulons pas regarder en face, obnubilé·e·s que nous sommes par nos ridicules urgences du court terme, si anecdotiques en comparaison de la seule et véritable urgence pour la préservation de la vie sur Terre, l'urgence écologique.

Celle qui pourrait entraîner la disparition pure et simple de notre espèce, bien avant la fin du XXIème siècle. Cela ne concerne pas les générations futures mais bien nos générations présentes.


Comme les marcheurs blancs qui franchissent le Mur à la fin de la saison 7, l'effondrement a commencé : réchauffement climatique bien trop rapide, 6ème extinction de masse des espèces 100 à 1 000 fois plus rapide que celle à l'origine de la disparition des dinosaures, épuisement des ressources énergétiques, déforestation massive, acidification des océans, dangereux appauvrissement des sols, pollution absolue, graves pénuries d'eau, fonte des glaciers et des pôles, montée des eaux, entre 200 millions et 1 milliard de migrant·e·s climatiques d'ici 2050...


Il est déjà trop tard pour éviter l'effondrement. Mais, il n'est jamais trop tard pour éviter que l'issue soit encore pire... Il nous est donc encore possible de réduire l'impact du choc.


Si nous ne faisons rien, si nous ne changeons pas immédiatement - non pas le système actuel (notre société capitaliste, ultra-libérale, mondialisée) qui est infiniment toxique et ne sera jamais vertueux, mais de système en inventant de nouvelles règles pour préserver la Vie sur Terre - nous disparaitrons inéluctablement.


« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini

est soit un fou, soit un économiste

Kenneth Boulding, économiste


La croissance est une arme de destruction massive du vivant. La décroissance est vitale !

Abandonnons la compétition toxique pour l'entraide conviviale, la sur-consommation inutile pour la sobriété heureuse, l'accumulation de biens pour le développement des liens, la multiplications de petits plaisirs futiles pour le vrai bonheur.


Si nous agissons tout de suite, nous pouvons anticiper en préparant dès aujourd'hui les conditions indispensables à notre propre survie, comme l'ont fait les héros de la série en expérimentant l'entraide, même entre ennemi·e·s.


Nous avons le choix !

The End !




* : D'autres batailles (et notamment celle de la Nera ou celle opposant les sauvageons à la Garde de Nuit) ont eu le droit à au moins 2 épisodes ou à un meilleur traitement en terme de réalisation (la bataille des bâtards).




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2. Comprendre les raisons de notre inertie

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